Article paru dans Var-Matin 2012

Interview Licencié pour un motif « secret défense », le Toulonnais Ouadah Chaïb-Eddour va enfin apprendre, grâce à la justice, pourquoi on lui a interdit l’accès à la prison de La Farlède

Le secret défense a donc un nom. Ouadah Chaïb-Eddour. Et un visage. Celui d’un homme de 37 ans. Jogging, baskets, bonnet sombre sur les oreilles, barbu, marié, deux petites filles… Il a la voix posée et les idées claires.

Ouadah Chaïb-Eddour, c’est l’histoire d’un homme qui a vu basculer sa vie sur un coup de tampon. Du jour au lendemain, la préfecture du Var lui refuse l’accès au centre pénitentiaire de La Farlède. Sauf que le milieu carcéral, c’est son gagne-pain. Depuis 2004, ce natif de la région parisienne est éducateur sportif en prison, salarié de l’union sportive Léo-Lagrange. « Ils ont été obligés de me licencier », raconte-t-il. « On était content de lui, confirme-t-on au siège de l’association. On a subi la situation. »

Le choc passé – « mon licenciement a été très douloureux » – Ouadah n’a qu’un but : connaître la vérité. Faire lever le secret défense qui a motivé son renvoi. Depuis le 16 décembre dernier, la justice lui a donné le droit de savoir. Un droit qu’il compte mettre à profit début février.

Le 16 décembre dernier, le tribunal administratif de Toulon a condamné l’Etat à vous communiquer le motif de votre licenciement, jusque-là classé secret défense. Soulagé ? Juste retour des choses ?

Je suis très content, très heureux. Je vais enfin pouvoir savoir. Depuis le début de cette histoire, j’ai toujours été déterminé à aller jusqu’au bout. Maintenant, j’ai hâte que l’on m’explique, car mon licenciement m’a blessé.

Que pensez-vous trouver dans ce dossier classé ?

Honnêtement, je n’ai aucune idée de ce que l’on a à me reprocher. Dès que j’ai appris mon licenciement, en 2008, je me suis rapproché de la section toulonnaise de la Ligue des droits de l’homme pour avoir des conseils, un peu d’aide. Je n’ai jamais compris ce qui m’arrivait. Quant à savoir ce qu’il y a dans mon dossier…

Pensez-vous qu’il y a eu discrimination ?

C’est possible. Je me suis trouvé dans une situation où je ne pouvais penser que cela. Aujourd’hui, je ne suis convaincu de rien. J’attends des explications. Mais je ne vois pas autre chose que ma pratique religieuse.

Question très directe : êtes-vous islamiste ?

Je ne connais pas ce mot. C’est très négatif comme mot. Moi, je crois en l’islam. Je suis musulman pratiquant.

A tendance sunnite ou chiite ?

Sunnite

Fréquentez-vous des lieux de culte à Toulon ?

Ou des mosquées ailleurs ?

Oui, je prie.

Les autorités ont-elles pu croire que vous faisiez du prosélytisme à la prison de La Farlède ?

On ne peut pas m’accuser de cela ! Je suis toujours intervenu en milieu carcéral, dans un cadre très professionnel et je m’y suis tenu. Tout le monde peut en attester. La prison, c’est un milieu difficile. Quand on s’appelle Ouadah et que l’on porte une barbe, on véhicule peut être quelque chose…

Et si l’enquête menée arrive à cette conclusion…

Ce serait mensonger. Je demanderai à ce que l’on me donne des preuves. En 2008, il y avait eu un discours de Michèle Alliot-Marie (alors ministre de l’intérieur, Ndlr) sur la radication de l’islam en milieu carcéral. J’ai l’impression d’en avoir subi les conséquences. Ce discours, c’est la bascule. Avant, tout se passait bien. Après, les regards ont changé.

Vous avez été licencié au moment où l’imam de Toulon était expulsé pour des prêches intégristes. Le connaissiez-vous ?

Oui. J’ai habité au Pont-du-Las. Il m’est donc arrivé de fréquenter sa salle de culte et de le saluer.

La voilà peut-être la raison…

Serrer la main de quelqu’un serait donc un délit ? C’est n’importe quoi. Cela ne fait pas de moi un militant.

Avez-vous retrouvé du travail après votre licenciement ?

Oui, assez rapidement. J’ai effectué un contrat de huit mois au ministère de la Justice, au sein de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Vous croyez vraiment que l’Etat aurait pris le risque de m’embaucher si j’étais si infréquentable que cela ? Ils m’ont même fait une lettre de recommandation après mon départ. Aujourd’hui, je travaille au Revest, dans le milieu éducatif.