Article paru dans Var-Matin le 18/01/2012

Educateur sportif au centre pénitentiaire, Ouadah a été licencié du jour au lendemain pour un motif « secret Défense ». Il vient de faire condamner l’Etat à lui dire la vérité.

Au départ tout est beau. Ouadah C., un Français d’origine maghrébine de 33 ans, est éducateur sportif. Il a un CDI dans une grande association, donne entière satisfaction et dispense des cours de sport au centre pénitentiaire de La Farlède. Sa routine va basculer le 18 juillet 2008. Ce jour-là il est informé de son licenciement avec effet immédiat pour « motif personnel ». La claque. Du jour au lendemain, la préfecture du Var lui a retiré l’autorisation d’accès à la prison de Toulon-La Farlède.

Choqué, surpris et au chômage, Ouadah cherche à en savoir plus, mais il se heurte au refus de l’administration. Tout au plus apprend-t-il que le motif de l’avis réservé, émis par la préfecture du Var, est frappé du sceau « secret Défense ».

L’Etat condamné au Tribunal Administratif

Dès lors, Ouadah avec son avocat Me Bruno Bochnakian et la section toulonnaise de Ligue des Droits de l’Homme (LDH), a décidé d’entreprendre « toutes les démarches nécessaires » pour faire sauter le secret Défense de son dossier.

Après avoir obtenu le feu vert de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA), son avocat vient de franchir une étape importante. Le 16 décembre dernier, le Tribunal Administratif de Toulon a condamné l’Etat « à communiquer à Ouadah l’avis réservé émis dans le cadre de la procédure d’autorisation d’accès au centre pénitentiaire ainsi que l’enquête effectuée, sous astreinte de 50 € par jour de retard ». « Cette décision est une première, se réjouit Me Bochnakian. On espère qu’elle fera jurisprudence. Aujourd’hui l’Etat est hors la Loi dans ce dossier ! ».

Ouadah a-t-il été victime de discrimination ? A-t-il subi l’amalgame selon lequel tout individu ayant un nom à consonance maghrébine, musulman de surcroît, est un terroriste potentiel ? Son avocat a tendance à le penser. « Depuis quatre ans, il ne comprend pas ce qu’on lui reproche. C’est dur. Heureusement qu’il a retrouvé du travail derrière » confie Me Bochnakian. Casier vierge, vie tranquille… Seul défaut ? « Il est barbu et porte la djellaba », raconte François Nadiras, animateur de la LDH Toulon. « Il a été fiché on ne sait pas trop comment. Cela nous préoccupe » ajoute Me Bochnakian.

Faisait-il du prosélytisme en prison ?

Dans ce dossier, le contexte a également pu jouer. 2008, c’est l’année où l’imam de Toulon a été expulsé. C’est aussi la période durant laquelle les renseignements généraux et le ministère de la Justice s’inquiétaient du « phénomène de radicalisation de l’Islam en milieu carcéral ». On peut très bien imaginer que Ouadah présentait le profil du parfait prosélyte. D’autant plus que Ouadah serait un islamiste convaincu. « Il est pratiquant. Il a les convictions d’un islamiste, mais je suis persuadé qu’il n’a pas fait de prosélytisme. Il a beaucoup de charisme et est très intelligent » glisse François Nadiras.

« Si c’est la raison qu’on lui donne, il sera choqué, poursuit son avocat. J’ai la conviction qu’il n’y a pas eu d’enquête. A mon avis, seules sa barbe, sa religion et sa djellaba ont suffi… ».

De son côté, l’Etat se refuse à tout commentaire dans ce dossier. Depuis lundi, Ouadah va percevoir 50 euros par jour jusqu’à ce qu’on lui communique son dossier. Car, hier, la cour administrative d’appel de Marseille n’avait toujours pas enregistré le moindre appel dans cette affaire.

Déjà en 2005, les frères Skikar à la base navale

L’affaire Ouadah a un précédent. Egalement à Toulon. En 2005, Khalid et Rachid Skikar, deux vigiles, ont été licenciés du jour au lendemain du site de la base navale de Toulon pour des fréquentations salafistes supposées. Les deux hommes travaillaient depuis plusieurs années pour une société de gardiennage, chargée de la surveillance des accès aux sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). L’Etat reprochait notamment à l’un des frères de fréquenter une mosquée d’obédience « extrémiste » ce qui aurait pu « l’exposer à des pressions, des manipulations ou à une influence, même à son insu ».